L’imposture des chakras

Dès le XIXème siècle, les Occidentaux, colons notoires, ont tenté par tous les moyens, non sans avoir discrédité le Hatha-Yoga dans un premier temps, de démontrer l’existence objective des chakra, comme des réalités énergétiques reliées aux différents organes du corps physique. Bien entendu, l’idée d’un « corps subtil » fit son chemin, quoique empêtrés dans toutes sortes d’associations hasardeuses avec des notions judéo-chrétiennes. Le « corps subtil » se dit Pranamayakosha, et l’on perçoit immédiatement qu’il ne s’agit pas d’un corps mais d’une instance, ou d’une « gaine » (ce que traduit le mieux le terme « kosha »), elle-même étroitement liée à l’expérience énergétique du yogi et non à la représentation matérialiste qui serait construite sur l’improbable autopsie d’un cadavre ou sur d’impossibles clichés radiographiques.

Il s’ensuivit une littérature abondante éminemment spéculative et le partage d’une foule d’informations pour la plupart infondée et engoncée dans des concepts typiquement occidentaux sans le moindre rapport avec l’expérimentation en yoga. Aucun chirurgien ne trouvera un chakra dans ses dissections, il n’en n’éprouvera ni couleur, ni forme, ni son. A plus forte raison est-il stupide de mettre systématiquement les chakra en relation avec des organes, des sentiments, des concepts.

Dans le yoga tantrique, on se conforme à la notion de « symbolisme pur » tel qu’il fut et est toujours partagé par les maîtres. Cette approche est à la fois radicale et pragmatique. Elle est radicale parce qu’on se refuse en toute logique à considérer ce qui n’est pas de l’ordre du corps grossier comme étant corporel ou « incarné » mais comme proposition d’ouverture de conscience, de ressenti et d’expérimentation. Le mot « proposition » ou même « prétexte » est ici important et se conforme à la notion de symbole (« qui unit »). Elle est pragmatique parce que l’invitation à se défaire des apparences du corps grossier auquel nous sommes tellement attachés reste toutefois insuffisante et que nous devons entrer dans une expérience de ce qui est au-delà de cette instance de l’être pour découvrir celles qui se présentent comme de plus en plus subtiles. Et cela ne peut advenir si l’on ne sait se défaire de l’image du corps en tant qu’une projection du mental constituée d’erreurs, de croyances, de malentendus, de peurs et d’attentes. Le symbolisme pur est une médiation qu’on s’offre à soi-même et non une nouvelle façon d’expliquer le monde.

Par exemple, il est important et profitable, dans certaines circonstances, de considérer que la Terre est une ile émergeant dans un univers plat, lui-même reposant sur un océan de béryl ! De la même façon, en joignant les mains devant la poitrine avec l’intention de poser les épaules sur les poignets, le mental ne peut admettre cette absurdité irréalisable pour le corps. Mais au bout d’une demi-seconde une expérience est produite, physiquement et mentalement. Une médiation a eu lieu qui laisse la yoginî ou le yogi dans une toute autre réalité, et cette réalité-là est l’expérience du yoga, celle qui unit le corps grossier au corps subtil sans qu’on puisse affirmer l’existence réelle de l’un prévalant l’autre, de l’autre prévalant l’un, ni de l’association des deux, ni de la dissociation des deux ! Le rôle du symbolisme pur est d’amener le mental à l’effondrement et non vers la perfection, ni même vers un quelconque savoir supplémentaire. La Connaissance survient seulement au crépuscule de l’effondrement, là où il n’y a rien à voir, à croire, à espérer.

Certes, nous sommes loin des chakra, rouge pour celui-ci, vert pour celui-là et des combinaisons scientistes à la mode… Que dire alors des inventions vibratoires où l’on affirme péremptoirement que le chakra du cœur vibre à telle fréquence et qu’on peut le guérir en le forçant à monter ou descendre dans une autre fréquence ? Les humains ont toujours été pris dans les filets des vision normatives, et plus que jamais aujourd’hui. Nous sommes loin aussi du yoga comme parcours de santé ou comme système de culture physique.

Soyons un peu sérieux. Tout ce qu’on peut dire d’un chakra, c’est qu’il est une expérience psycho-physique en tant que présence énergétique fluctuante et momentanée dans le corps d’une être, et que cette manifestation n’est ni l’être ni en dehors de lui, ni autre que lui ni d’un autre que lui. Le pouvoir extraordinaire du symbolisme pur est que si je décide que le chakra (soi-disant) rouge avec le son Lam est désormais bleu avec le son Om, mon existence change par l’altération immédiate de mon propre paradigme psychosensoriel. Si je supporte, sans projection ni espoir, cet instant, cette désillusion peut-être, il est possible que plus rien ne fasse obstacle à la Claire-Lumière de la conscience, toujours et encore présente, simple nue, abandonnée. L’Éveil est une surprise, jamais une manipulation.

Dans les temps anciens, les maîtres savaient cela, et ils donnaient à leurs étudiants, individuellement, les prescriptions de situation, de couleur, de son, de mantra, pour la journée ou plus. Il n’y avait pas de vérités mais simplement un sens pratique. C’était des agitateurs. Enseigner, c’est agiter. Le reste, d’indispensables prétextes !

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